12 juillet 2016 ~ 0 Commentaire

SMVCK

Et pourtant les journées s’enchainent et se succèdent, obéissant à la triste rhétorique circulaire du temps; chagrin lancinant, tristesse inexplicable dont les tentacules serpentins se lovent doucement contre moi; impérieux, imposé, le désespoir s’agrippe à la maigre carcasse de mon cerveau en ruines.
Et le vide inévitable- effrayant, infernal, redoutable, montagne rocailleuse aux cimes salies par la neige boueuse des dernières heures de l’hiver et aux flancs éreintés par les innombrables promenades des randonneurs curieux, ce vide profond, noirceur illuminée, soleil sombre d’un crépuscule apocalyptique, laisse échapper une lente symphonie râleuse, traînarde, au rythme apathique. Les longues plaintes des malheureux, les interminables monologues des damnés de la Terre et des êtres exclus de la joyeuse fête humaine – la belle valse exaltée des hommes comblés-, font écho à ma détresse, elle qui m’est unique et qui me définit, vieille compagne de mes nuits solitaires.
Venons en aux faits- les sentiments importent peu. J’ai déjà trop disserté à propos de mes émotions, m’appliquant vainement à comprendre le fonctionnement a priori irrationnel de ma propre structure psychologique, cherchant inutilement des remèdes et palliatifs inexistants face au malaise inextricable qui m’affectait constamment. Ayant eu recours par le passé à d’infinies et interminables thérapies, toutes plus inutiles les unes que les autres, je pris finalement la décision d’explorer par moi même la forêt broussailleuse que représentait pour moi mon mental agité- mers houleuses, steppes désertées, sommets inhabités, peu importe la description que l’on en offre. Je débutai mon expédition par une retrospective détaillée de tout le déroulement de mon existence- depuis ma naissance jusqu’aux récentes périodes troublées que j’ai pu expérimenter. Mon enfance n’offrait rien de véritablement éclairant sur le sujet- je n’avais subi ou vécu aucun traumatisme ou évènement particulièrement bouleversant qui aurait pu, par ses conséquences ultérieures, gâter la passive tranquillité de ma vie. Au contraire, tout semblait s’être déroulé normalement, conformément à un plan échafaudé d’avance. Ou plutôt, d’après les dires de ma mère (attentive spectatrice de mon développement physico-intellectuel, dont elle se plaisait à consigner avec une régularité et un zèle des plus admirables les étapes importantes- remplissant des carnets entiers de sa fine écriture qui penchait irrésistiblement, si mes souvenirs sont exacts, vers la droite- réminiscences de ses origines soviétiques) je montrais dès le plus jeune âge les signes d’une intelligence précoce et développée. Penchées par dessus le landau qui abritait mon corps minuscule, les fées du royaume m’avait dotée d’une curiosité des plus piquantes- un intérêt pour le monde et pour les autres qui je garde toujours aujourd’hui.
Une voix étouffée annonce le nom de la station d’arrivée; les accents haletants de la pauvre femme que l’on avait contrainte à prononcer ces mots m’éveille de ma rêverie vaporeuse et marque la fin d’un long voyage que rythmaient les heurts répétitifs de la carcasse métallique du métro contre les murs trop rapprochés. J’entreprends de me lever, ce qui représente pour moi un effort considérable -pour ne pas dire, herculéen. La procédure est complexe et s’effectue en plusieurs étapes simples que je m’efforce de suivre malgré la fatigue accablante qui plonge mes membres déjà ankylosés dans un état d’endormissement avancé. J’appuie -aussi fermement que le permettent mes forces manquantes- mes paumes contre le dossier du siège, plie les genoux (mon regard attrape, au passage, la marque des cicatrices azurées qui zigzaguent gaiement le long de ma cuisse) et me hisse difficilement jusqu’aux portes du wagon ferraillé dont j’actionne le mécanisme d’ouverture.
L’air frais du dehors agit sur moi comme une douche froide inattendue: j’ouvre les yeux, deux minuscules pupilles qui saisissent évasivement les alentours, et réalise précisément où je me trouve. Jusqu’alors, avachie dans les sièges crasseux du métro parisien, je flottais dans une sorte de brouillard vaporeux, aux contours imprécis et illimités, et dont l’épaisse fumée s’échappait en longues volutes courbées depuis les fenêtres de mon cerveau- qui se trouvait présentement rafraîchi sous l’effet de la douce brise d’une journée d’été. Les pensées fusent tranquillement en moi, les unes derrières les autres, paisibles recrues de mon fier contingent mental- la rhétorique guerrière me semble appropriée à la comparaison. Autour de moi défilent de longs bâtiments en cours de construction; le quartier est plutôt mal fréquenté. Les prostituées jonchent les rues; le spectacle est banal, on ne s’étonne plus de cette invasion récente de lèvres rouges sang et de longues jambes fuselées qui se profilent langoureusement par dessous les mini-jupes et les bas effilés (une vieille acquisition, sans doute, au vu de l’état de délabrement desdits bas qui, loin de leur offrir la contenance fatale que ces jeunes nymphettes cherchent désespérément, marquent plutôt leur vulnérabilité; le contraste des bas déchirés et des regards vicieux qu’elles lancent incite à la compassion). J’interprète dans leur attitude nonchalante (les yeux levés vers le ciel comme pour ressusciter les réminiscences de leur dignité perdue, accoutrées des parures et des fourrures les plus exotiques et incongrues) la victoire écrasante du système productiviste sur les chétives créatures spoliées qui ne disposaient pas des forces, ou de l’intelligence, ou de la motivation (qu’importe, après tout) pour s’intégrer professionnellement et parvenir à échafauder tout un réseau de relations dont elles seraient le point de gravité. Sociologue soucieuse et altruiste dévouée au bien commun à mes heures perdues, j’aurais voulu les approcher, leur parler et les interroger- leurs talons démesurés, seule attache divine (spirituelle? céleste?) qui subsistait à ces êtres tristement terrestres et profanes, malheureusement condamnés à vivre, ces immenses talons, donc, me fascinaient. Mais le temps pressait et l’on m’attendait.
J’arrive la dernière. Lorsque je franchis la porte (délabrée, à l’image de tout l’immeuble abritant la chambre de bonne qui nous sert d’exutoire expérimental), j’aperçois Benjamin et Thibault accroupis autour de divers ustensiles disséminés en cercle sur les dalles ambrées du sol. Tout y est, ils n’ont rien oublié, en hôtes attentifs et prévoyants.
“On t’attendait, murmure Ben, on est en train de préparer le truc. C’est de l’héro de base.”
La particularité de l’héroïne de base, c’est qu’elle ne se dissout pas naturellement dans l’eau et la préparation du shoot nécessite l’ajout d’acide ascorbique ou citrique. Je me penche sur le produit: la poudre est blanche et compacte, et les grains minuscules qui la composent semblent rire de ma naiveté de débutante. Les seringues sont posées côte à côte- il y en a deux seulement, Benjamin jouant le rôle d’infirmière-nourrice. Les yeux sont rivés sur la cuillère que chauffe la flamme vacillante d’un briquet; la solution navigue à l’intérieur, vaste océan narcotique qui n’attendrait plus qu’à se jeter dans le confluent de nos veines impatientes. Mais effrayée par ce spectacle morbide, je me détourne convulsivement, refusant d’assister aux préliminaires- comme pour me prémunir de l’éventuelle addiction que je sais pourtant certaine. Car, dans l’imagination de mon cerveau encore dérouté par la candeur, mon incapacité à préparer un fix m’éviterait de réitérer l’expérience ultérieurement. Quelle innocence, quelle sincère ingénuité! Au fond de moi, je comprends parfaitement que la fin est proche et que le cercle vicieux vers lequel je me précipite éperdument, animée par l’instinct de “curiosité” que je revendique lorsque l’on me demande ce qui pousse à m’intéresser à l’héroïne, est sur le point de refermer ses lourdes barrières de fer derrière moi. Je n’observe donc pas la monotone série gestuelle à laquelle s’adonne Benjamin, le regard empli d’envie et de convoitise à peine dissimulée; mes yeux se posent sur les murs de son appartement, inondés de tracts communistes et d’invitations à la lutte contre la “bourgeoisie”- reprenant l’éloquence volubile et particulièrement prolixe de Marx, dont le portrait emprunt d’un sérieux excessif orne l’armoire boisée. Les notes éraillés de sa voix brisent ma méditation solitaire.
“Qui commence?”
Je me dévoue. Thibault ne proteste pas car, ayant fourni les fonds nécessaires à l’achat du produit, je constitue l’un des principaux protagonistes de l’expérience- au même titre que le socialiste jaloux qui dévoue gracieusement son temps, son appartement et ses talents à deux amis.
“Passes-moi ton avant bras. T’es prête?”, souffle Ben. D’un naturel plutôt calme et réservé, il n’élève jamais la voix, préférant se retrancher dans les abîmes du mutisme.
Mais je ne suis pas prête, non. En réalité je n’ai jamais été prête. Je n’en ai aucune idée. Les idées jaillissent des tréfonds de mon âme déchainée, elles se précipitent et se fondent les unes dans les autres sans aboutir cependant à une ligne de réflexion cohérente. Que faire? Comment agir? La décision cependant a été prise depuis bien longtemps déjà.
“Oui”. La réponse marque l’entrée dans les coulisses du paradis.
L’anguille s’enfonce dans le réseau veineux qu’elle emplit du doux liquide, l’ambroisie divine des drogués. Et alors que le mélange poursuit paisiblement son chemin en moi, une indicible sensation de chaleur m’envahit: c’est le fameux “flash” salvateur, celui que les fixers idolâtrent. Je m’écroule contre le sol, les yeux fermés; le monde autour de moi n’existe plus. Seules quelques (deux? trois? quarante-huit? Je ne saurai dire, tant mon esprit se préoccupe peu de telles considérations triviales) silhouettes aux contours nébuleux semblent se mouvoir à l’intérieur de la pièce brumeuse que traversent des vapeurs sacrées- rayons solaires, faisceaux rayonnants dont les teintes écarlates transpercent les murs qui, eux, semblent dénués de toute consistance. Mon corps se déleste de sa lourdeur terrestre pour rejoindre les horizons célestes vers lesquels il aspire irrésistiblement; les jambes flageolantes trébuchent sur les marches éthérées de l’escalier aérien qui mène mon être éternel vers les royaumes édéniques; les prairies enchanteresses noyées sous l’avalanche parfumée de fleurs aux pétales délicats que j’ose à peine effleurer de mes doigts mousseux. Plus rien n’importe; les difficultés inhérentes à une vie d’adulte “rangé”, les problèmes habituels des journées moroses, les ennuis quotidiens qui m’éraflent et m’attristent ont disparu, aspirés dans l’immensité idyllique des contrées lointaines, trop reculées des contingences physiques.
Les membres immobilisés, la bouche paralysée dans un rictus rieur, je fais piètre figure; et pourtant, je n’ai sans doute jamais expérimenté de bonheur aussi parfait et total.

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